LE CERVIN
Une fois n'est pas coutume, je vais commencer cette histoire par une citation de Gaston Rébuffat:
L'alpiniste est un homme qui conduit son corps là où, un jour, ses yeux ont regardé.
Le Cervin, sommet mythique, sera certainement pour moi l'apogée de ma carrière d'alpiniste amateur. J'ai découvert l'alpinisme sur le tard, en allant faire l'ascension du Vignemâle sur un coup de tête, ou de folie, avec un ami. Depuis, j'ai appris à aimer la montagne, à aimer cette sensation d'ivresse relative en arrivant au sommet. J'ai appris à faire de la montagne parce que le sommet était beau, qu'il demandait de la technique pour le conquérir, ou parce qu'il avait une histoire, mais pas à cause de son altitude. Raison pour laquelle je n'ai pas gravi de 6000m quand j'étais au Pérou, alors que j'avais largement la capacité de le faire.
La montagne, c'est aussi une passion qui se partage, dans l'amitié, et pas dans l'adversité! C'est une réussite collective, pas une réussite personnelle, ce sont des liens qui se créent et des émotions qui s'enchaînent.
Le Cervin représente à lui tout seul toutes les qualités d'un grand sommet. Il a de la gueule, classé comme le troisième plus beau sommet au monde par les alpinistes, Il a une histoire, malheureusement dramatique, comme beaucoup de sommets. La Crête du lion, la voie normale Italienne n'est pas particulièrement facile, et en plus il est célèbre car omniprésent sur des publicités..
Je l'ai découvert il y a une vingtaine d'année, lors d'une première tentative avortée à cause de la météo. J'y suis retourné 15 ans plus tard avec Isabelle, et cette fois là, je ne l'ai même vu, toujours à cause de la météo.
La troisième tentative sera la bonne 😃
J'avais prévu un programme sur une semaine, mais là encore, la météo nous jouera des tours. Nous n'aurons qu'une préparation imparfaite, mais qui s'avèrera suffisante.
Pour faire l'ascension du Cervin, il fallait d'abord s'acclimater à la haute altitude. J'avais prévu de faire deux sommets au Breithorn, le central et l'occidental, en bivouaquant à côté du lac des cimes blanches, ou plus haut en fonction. La météo commencera à nous jouer des tours, comme sur tout notre séjour. Nous n'aurons jamais les prévisions identiques à deux jours d'intervale. Bref, le bivouac étant annulé, nous sommes partis un jour plus tard en téléphérique à plateau rosa pour suivre jusqu'au Breithorn occidental.
Voici l'équipe qui a gravit le Breithorn. De gauche à droite: Isabelle, votre serviteur, Quentin, et Ludo, sur fond de Cervin.
Cette belle télécabine, remplie de skieur, on comprendra rapidement pourquoi, nous amèrera à plateau rosa au bout de 2 changements
L'arrivée à plateau Rosa est assez détestable. Sale, noir, avec des tracto pelles qui bouffent le glacier... Toute une ambiance que nous nous empresserons de quitter pour trouver notre vraie montagne. Et encore! La vrai, c'est celle qu'il y a plus loin, du coté de Castor et Polux, loin de toute la cohue.
On commence d'abord par longer les pistes de ski, dans une ambiance un peu irréelle, en tournant le dos à notre sommet fétiche. Mais ce sera pour mieux le retrouver.
On est quand même en haute montagne, et on en profite pour graver dans nos mémoires ces quelques images qui vont bientôt disparaitre
Il faut reconnaitre que les skieurs des équipes Nationnales s'entrainent quand même dans un cadre exceptionnel! Et d'ailleurs, ça skiait plutôt bien!
Arrivé à l'altitude du petit Cervin, que l'on ne voit pas sur la photo, nous rentrons dans le domaine de la haute montagne glaciaire, et donc, nous nous encordons à 4 sur la corde toute neuve que j'ai acheté pour l'occasion. Nous nous encorderons à 10m, pour la traversée du glacier qui ne présente toutefois pas de gros risque. Ce n'est pas le glacier le plus dangereux du monde, loin de là, mais il faut quand même se sécuriser, on ne sait jamais.
On en prend plein les yeux! le petit Matterhorn, le grand, la chaine des Breithorn, Castor et Polux, et certainement d'autres que je ne n'ai pas reconnus.
Le glacier est immense. On voit bien la cohorte des conquérants d'un jour qui se suivent.! Il est plat! L'attaque de la section finale n'en sera que plus rude.
Et comme vue? Devinez!... Il y a du vent, il fait froid, nous déciderons de rentrer par le même chemin, sans aller visiter le pic central. Ce sera pour une autre fois, si je reviens dans le coin un jour.
Vue sur le long chemin de retour, sur fond de Dos de Rollin. En cliquant sur la photo, on voit bien les petiotes petiotes petiotes cordées qui se croisent...
Nous finirons la journée sur un petit exercice de fabrication d'Abalakov, avant de prendre une bonne journée de repos, durant laquelle nous ferons une petite excusrion Valtournenche.
Petite parenthèse: Valtounenche
Valtournenche, cette petite commune voisine de Breuil Cervinia, vaut vraiment le détour! Surtout le détour dans le vieux quartier qu'on ne traverse pas en voiture, et que nous sommes allés visiter pendant notre journée de repos.
Nous restons impressionnés par l'épaisseur et la taille des piodes (ou lozes), et par leur technique pour isoler les maisons du sol.
Les choses sérieuses commencent!
La montée à ORIONDE
La météo est toujours incertaine, mais ce soir il ne pleut pas. Plutôt que d'aller directement au refuge Carrel, et faire 1 750m de D+ avec nos gros sacs, nous avons décidé de faire une halte intermédiaire au-dessus du refuge d'Orionde. Rien de bien difficile dans cette première journée qui nous a permis d'avaler 800m tranquillement. Nous avons installé le bivouac pour la nuit, en construisant un petit mur de pierres pour se protéger du vent. Je ne suis pas sûr qu'on ait eu raison, car le lendemain les affaires étaient bien mouillées.
Nous sommes montés tous les quatre à ce premier bivouac. Le lendemain, nous nous séparerons. Isabelle redescendra avec une grosse partie de notre matériel, et nous continuerons notre route vers le refuge Carrel.
Rien de bien difficile dans cette montée, le chemin est buccolique, facile, bien fréquenté, mais en plein soleil. Le dénivellé n'est pas violent, et se prend assez facilement.
Il fait jour, mais il commence à faire froid. C'est l'heure de se mettre au chaud dans les duvets. A demain
C'est maintenant que les choses sérieuses commencent!
Il faut monter au refuge Carrel
Le panneau derrière nous indiquait la direction, nous n'avions donc aucune chance de partir dans le mauvais sens. Il n'y a pas de difficulté particulière au départ! Nous croiserons la croix Carrel assez rapidement. Carrel; Monsieur Carrel, encore un destin tragique d'un homme qui a sacrifié sa vie pour en sauver d'autres. Cet homme-là mérite tout notre respect.
Le cheminement est assez naturel quand on ne voit pas de sentier, c'est qu'il y a de la dalle, et quand il y a de la dalle, c'est qu'il faut monter. Un bon repère: quand on commence à avoir de la dalle, on a toujours Breuil-Cervinia dans le dos.
Et puis, vient l'arrivée du contournement de la tête de lion. Le cheminement devient un peu plus escarpé et demande un peu plus d'attention surtout quand, comme nous, on le prend un peu trop haut. Mais jusque là, rien d'inhabituel pour nous.
Enfin arrive le col du lion. Le refuge au-dessus, que l'on commençait à voir depuis un moment, est de plus en plus visible. On ne pensait pas mettre autant de temps pour y arriver. Et surtout, vu l'itinéraire, nous avons décidé de nous encorder.
D'abord on va monter sur un terrain péteux! Ca reste quand même un sentier de haute montagne. La première corde va arriver, facile, plutôt une corde de sécurité qu'autre chose, des dalles bien pentues vont suivre, puis la belle corde bien verticale, une bien belle corde pour nous achever. Jusque là nous étions cool, (relativement), en haut de la corde nous étions dans le rouge foncé (à part Quentin). Il a fallu calmer le palpitant, et finir la montée au refuge, montée qui prend soin de passer juste devant l'évacuation des toilettes. Que du bonheur.
Dans le topo C2C, ils disent que l'accès au refuge est déjà une course complète, je confirme!
Nous aurons l'après-midi pour nous remettre de nos émotions.
Je vous présente 3 jeunes et beaux garçons dans le vent, près pour faire l'ascension de leur vie. (Au moins pour moi :-) )
Doucement mais surement, comme toute notre ascension du reste, on arrive au contournement sous la Tête du Lion. Il faut maintenant rester plus concentré, le cheminement devenant de plus en plus escarpé.
Le refuge parait proche, dans deux jours, on mettra une heure trente pour faire le cheminement inverse, entre le refuge et le col du Lion.
Notre première corde fixe verticale! Et encore, avec celle là, il y a des prises de pieds sur la paroie!
Breuil commence à s'endormir, et nous allons y aller également. Demain la journée sera longue. Je vous laisse avec ce magnifique panorama sur la vallée, et la dent d'Hérens
Demain on commencera là, juste derrière le refuge, par les cordes de l'éveil...Je confirme, ça réveille.
L'ascension
Initialement, j’avais prévu de faire la traversée du Cervin. Il me semblait que c’était le meilleur objectif que l’on pouvait avoir pour ce sommet. Malheureusement, encore une fois, la météo…
Il fait chaud, très chaud ! Les pierres tombent, les guides ont arrêté l’ascension côté suisse, la jugeant trop dangereuse ! La semaine d’avant, deux alpinistes sont décédés sur cette face, et mon objectif final était de ramener tout le monde à la maison, en parfaite santé.
Alors, la mort dans l’âme, j’ai décidé de changer d’objectif et de ne faire plus qu’un aller-retour sur l’arête du Lion, qui est beaucoup plus safe. Nous en serons quittes pour les 150 francs suisses laissés à la Hörnlihütte.
La suite en photo.
Je ne sais pas ce qu'on fait, mais on est bien là, au petit matin. On a passé les 3 cordes fixe, on a remonté la cheminée, et je pense qu'on est sur la vire qui va nous faire franchir le fameux mauvais pas, pas si mauvais que ça. Délicat quand même, car il faut se tenir à la paroie pour ne pas être déséquilibré.
Toujours sur l'arête. Sans certitude, je pense qu'on vient de franchir la chaîne du Tyndall. Celle là aussi, il fallait la passer!
Au pied du Tyndall. Je pense que l'escalade et la désescalade du Tyndall sont les parties les plus délicates de l'ascension.
On va jusqu'en haut par la face de gauche. Le Sommet du cervin paraît proche, pourtant, il nous faudra encore beaucoup de temps pour y arriver!
Ascension finale, on commence à croiser les cordées qui redescendent. L'assurage des guides me fait un peu froid dans le dos.
Sommet, au bout de 6h15. On a un peu explosé les chronos, mais une cordée de 3 c'est forcément plus long.
Et on attaquera la descente en privilégiant les rappels. C'est beaucoup plus lent, surtout à 3, mais c'est plus sécure!
Nous aurons quand même une belle frayeur pendant la descente, quand Quentin s'apercevra que la gaine de la corde toute neuve était bien déchirée. Grosse frayeur, car si nous avions dû passer des noeuds avec un machard, ça nous aurait pris beaucoup de temps. Mais finalement, vu l'emplacement de la déchirure, nous avons décidé de la raccourcir de 10 derniers mètres de corde, sachant que les rappels les plus longs étaient déjà derrière nous.
Arrivés au refuge assez tardivement, la tension est immédiatement retombée, lorsque le gardien nous a confirmé qu'il pouvait encore nous loger pour la nuit.
Après une bonne nuit de sommeil, et une bonne grasse matinée (c'est bien sur tout relatif), nous sommes rentrés au camping, où nous attendait une bonne douche.
Mais ce n'est pas parce qu'on est au refuge que la course est finie! il faut encore descendre jusqu'au col du Lion, descente qui nous a pris une heure trente, le traverser, et enfin finir la descente ou l'on recupèrera les affaires restantes, et où l'on saluera des chèvres et des bouquetins domestiqués.
Conclusion
Voilà, depuis 20 ans que je rêvais de conquérir ce sommet, c'est désormais chose faite. J'en suis heureux, et fier. C'est un sommet classé AD sur C2C, et je pense que son classement est mérité. Pour le tenter, il faut avoir une bonne condition physique, une bonne expérience de la haute montagne et des manips de cordes. Mais à cela, je rajouterai que pour que la préparation soit plus efficace, de ne pas hésiter à faire quelques via ferrata en TD. Ca fera travailler les bras, pour être plus à l'aise sur certains passages très physiques, comme les montées de cordes, et l'échelle.
Je garde quand même un goût amer de cette expérience! Le goût amer du réchauffement climatique! Parce que même si on s'en aperçoit, avec les hausses de température, dans les Alpes, c'est une sensation multipliée par 10, alors forcément ça inquiète, et ça relativise le bonheur d'avoir fait ce sommet.
Pendant tout notre séjour, nous avons entendu la montagne s'écrouler autour de nous! Les pierres tombaient de tous les côtés, et en permanence, sans parler de l'énorme avalanche quelques jours après notre passage! La neige aussi m'aura manqué au sommet du Cervin, il aurait été tellement plus beau avec un chapeau blanc!
Mais il va falloir s'y faire! Tant que des fous nous gouverneront et qu'ils ne penseront qu'à la longueur de leur instrument, ça ne s'améliorera pas. (je parle au niveau mondial!)
Mais je m'arrête là, ce n'est pas un blog politique.
Merci
Un grand merci à Ludovic et à Quentin avec qui j'ai partagé cette aventure. Vous avez tous les deux été fantastiques
Quentin, tu as une graine de guide, tu as toutes les qualités pour le devenir, alors vas-y, travaille un peu ta grimpe, ton niveau de ski, et tu réussiras.
Ludo, tu as également été un superbe compagnon de course. Toujours là, à me proposer de m'aider, ou à porter du matériel supplémentaire, dans le calme et l'efficacité.
Et merci également au club Pied'escale, notre club de coeur, qui nous a un peu aidé financièrement dans cette aventure. :-)
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